
La haine du soleil
(extrait)
Car je te hais, Soleil, oh ! oui, je te hais comme
L'impassible témoin des douleurs d'ici-bas...
Chose de feu, sans cœur, je te hais comme un homme !
L'être que nous aimons passe et tu ne meurs pas !
L’œil bleu, le vrai soleil qui nous verse la vie,
Un jour perdra son feu, son azur, sa beauté,
Et tu l'éclaireras de ta lumière impie,
Insultant d'immortalité.
Et voilà, vieux Soleil, pourquoi mon cœur t'abhorre !
Voilà pourquoi je t'ai toujours haï, Soleil !
Pourquoi je dis, le soir, quand le jour s'évapore :
" Ah ! si c'était sa mort et non plus son sommeil ! "
Voilà pourquoi je dis, quand tu sors d'un ciel sombre :
" Bravo ! ses six mille ans l'ont enfin achevé !
L’œil du cyclope a donc enfin trouvé dans l'ombre
La poutre qui l'aura crevé ! "
Et que le sang en pleuve et sur nos fronts ruisselle,
A la place où tombaient tes insolents rayons !
Et que la plaie aussi nous paraisse éternelle
Et mette six mille ans à saigner sur nos fronts !
Nous n'aurons plus alors que la nuit et ses voiles,
Plus de jour lumineux dans un ciel de saphir !
Mais n'est-ce pas assez que le feu des étoiles
Pour voir ce qu'on aime mourir ?
Jules Barbey d'Aurevilly (1807-1889)
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