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FLEURS SELENES

Odyssée nocturne entre Eros et Thanatos

Le Venin (Illustration de Victoria Francés)

Publié le 14 Mai 2007 par ligeia77 in poème, vampire, venin


Le venin

« Qu’il est divin le vide qui suit la disparition de la peur. » 
(Anne Rice. Le violon.)

 

Elle s’était longuement, patiemment préparée ce soir. A la lune rousse montante qui l’observait, complice, depuis la fenêtre, elle gardait pour l’instant ses yeux mi-clos, goûtant suavement cette impression de plénitude qui survient dès lors que tous ces gestes familiers s’achèvent et que l’on peut contempler son image. Rêveuse et indolente, elle se souvint l’espace d’une fugitive nuée issue du passé, de la douceur de mains multiples en train d’oindre son visage de blanc de céruse et de rouge d’orcanète, de teinter ses paupières d’un noir charbonneux comme la cendre chaude savamment employée à l’épiler. Rien de toutes ces coutumes « barbares » aujourd’hui si ce n’est qu’elle tenait toujours à être impeccablement propre, imberbe et douce à sa manière, à la différence de certaines de ses contemporaines. Elle plissa ses lèvres en une petite moue cynique « autres temps, autres usages… heureusement, les bijoux n’ont pas d’âge » se dit-elle en ajustant un collier finement ciselé incrusté d’émeraudes ainsi que ses étincelants bracelets. Pour elle, un corps sans bijoux avait la tristesse d’un ciel sans étoiles. Enfin parée de ses plus beaux atours, elle scrutait en vain ce miroir. Qu’attendait-elle encore… ? Se laisser envoûter par ces fallacieux reflets brillants, émergeant telle la lumière du jour ? Y voir peut-être ce velours cramoisi enserrant sa taille haute, la fine dentelle sans âge débordant en fleurs légères autour de ses blanches mains, le suc gourmand et lumineux dont elle avait savamment habillé ses lèvres. Elle ne voyait pas tout cela, juste cette grande psyché ancienne qui l’effrayait tant autrefois, autour de sa beauté comme de sa folie, un écrin de cornaline aux motifs de mandragore. « Doux végétal à la plus pure des sèves », ricana-t-elle, rêveuse, s’entêtant toutefois de fleur de mysore. Le précieux flacon maintes fois respiré lentement se pencha et l’orientale essence ruissela de sa gorge à ses seins. « Oui, il va me désirer, c’est certain… » Son « il » demeura en bouche, se perdit en écho dans ces images toutes neuves que son esprit caressait en songe d’espoir, en songe glacé, en désirs comme en incertitudes depuis quelques heures déjà.

 

Chriscylla… il aurait doucement murmuré, répété son prénom avec incrédulité sans doute, comme les autres… s’il l’avait su. Et une bonne âme en aurait profité pour étaler ses doctes connaissances en matière de mœurs et de mode en évoquant l’attrait de tout ce qui touche à l’antiquité, notamment dans le choix des prénoms. Mais elle avait soigneusement évité de le lui souffler. Dans cette immense pièce inondée de lumières et de rires, d’ivresse et de mines soigneusement travaillées, elle l’avait vu, respiré, ressenti avant même qu’il n’approche. « Pas lui… non… » Elle n’était pas venue pour lui. Parmi les dandys frivoles qui s’empressaient autour d’elle, avides de pouvoir et d’apparences, elle n’avait que l’embarras du choix… mais le faisceau de ses yeux l’avait déjà ferrée et elle aurait dû fuir… « Non, pas un homme comme lui… »  Un visage franc et volontaire, un corps qu’elle devinait pétri d’efforts, de froid et d’aventures, un étranger qui l’observait comme l’étrangère qu’elle était, un chasseur…

Comtesse… voilà comment on l’avait présentée et elle avait éludé la suite ronflante de titres qui auraient sans doute fait beaucoup rire ses sœurs du gynécée. Décidément, elle ne riait plus que pour se moquer de ces pantins nocturnes et des aurores sans joie.  Il ne l’avait plus quittée jusqu’à obtenir d’elle un rendez-vous plus intime, sans même insister, et Chriscylla se revoyait lui tendre subrepticement une petite carte filigranée qu’il empocha dans un demi-sourire, non sans effleurer ses doigts au passage. Il savait ce qu’il voulait… il avait la beauté de la Bête. La foule l’avait alors happé et la nuit l’avait emportée, elle, seule, ce soir-là. C’était hier… Pourrait-elle ?

Rictus amer, fiel du remords
Demain est déjà là, encore…
Plus de tourments, la transition
Lascives et froides effusions

Au cœur de la nuit, Chriscylla le précéda, paupières baissées, vers l’antichambre des vices. Aux drapés chauds des tentures écarlates répondirent en écho les flots de liquide grenat qu’elle déversa dans deux verres de cristal. Au moment où elle lui tendit le sien, il leva les yeux du breuvage incarnat sur ses artifices et une troublante extase l’envahit déjà. Peau de nacre, regard ombrageux et félin de ses prunelles d’améthyste, mèches sauvages rudement disciplinées par un peigne d’ivoire ancien… ces appas, ce regard ! Une étrange fascination l’avait soulevé et emporté vers elle, sans qu’il résiste. Lui, le prédateur, l’amant surdoué, il voulait en faire sa proie et l’initier aux supplices. Pourtant, devant tant de grâce et d’assurance exhalées, il hésitait mais devinait déjà comment la plier à ses désirs.

Parfums âcres et si subtils de l’encens,
La promesse de muscs plus envoûtants,
Sans aucun geste, vivent les regards
Le désir preste claque en étendard

Et ils sont là, face à face, dans la chaude et parcellaire clarté des candélabres. Il va la soumettre, pense-t-il, vorace, mais la solitaire se détourne soudain de lui. Un lent mouvement de dédain dans un froissement de jupons aux friselis bizarres, un rictus mystérieux s’affiche et disparaît en un éclair sur le lumineux visage… elle se réfugie dans le coin le plus sombre des lieux, comme pour s’y fondre en accueillante cachette. Tel un rapace éperdu de besoin vivace, il fond et s’effondre tout contre elle dans la troublante obscurité. Peu lui importe qu’elle l’entende après tout, nul besoin de mots pour la convaincre, nul désir d’échanger la moindre formule... Ni le « tu », ni le « vous » ne conviendraient à l’instant. Hors du temps et des pâles manèges des autres, elle abandonne ses scrupules, il ignore sa troublante mais néanmoins charmante désuétude. Confusions, contusions, le jeu commence car elle se débat, la belle. Tout à son excitant combat, il éloigne avec violence ce sentiment incongru, ce frisson étrange et glacé mêlé d’envie. Une agitation paradoxale qui parcourt son épine dorsale depuis qu’il l’a vue, la toute première fois. Quand, à nouveau, leurs regards se percutent dans la pénombre, le temps semble s’immobiliser. Des yeux de l’animal traqué et vaincu, il ne perçoit plus rien… rien qu’un éclat d’éveil sensible, une étoile scintillante qui l’appelle au cœur des prunelles assombries dont il ne reconnaît plus la couleur. Sans parler, Chriscylla la mutine l’enlaisse, du bout des cils : « à moi de te guider… »

Étrange voix muette venue d’ailleurs qui souffle ses litanies à son esprit embrumé de désir et d’alcool. Mais, obéissant et zélé, le mâle hypnotisé suit sa belle au jardin des merveilles :

« De tes mains, délace, puis délasse de délices »
« De ta langue serpentine, glisse, puis coulisse »
« De tes mains, de ta langue, inflige de doux sévices »
« De tout ton être, tu tends vers ce mystérieux calice »

Le poison des mots s’instille jusque sous sa peau, en corps et voix, elle l’envoûte. Repoussé sans conscience aucune vers une méridienne capitonnée, il se laisse aller à ses ordres en songes si clairs et diffus. Ses gestes guidés mais toutefois précis la font se pâmer au-dessus de lui. Arc-boutée sur son visage, ondulante comme la flamme du foyer, elle veut sans doute qu’il la goûte. Amateur de saveurs interdites, il la laisse déverser son suc sur ses lèvres entrouvertes. Il la boit comme il sait si bien déguster la liqueur de Fée Verte, patient et méticuleux, il saura être carnassier mais pas encore…

« Oublie, oublie, chante la voix cristalline »
« Oublie tes peurs puisque si douce est la cyprine… »

Sous la lourde chevelure embaumée et parsemée de nacres qui le caresse à présent, il ne voit pas tout de suite la peau fine de ses tempes, ivoire douce et lisse, désirée, possédée, soudain se faire délétère : puis toute sa face se nécrose, se tend et s’avilit horriblement pour enfin la trahir. Devant le regard médusé de son amant se dévoile la nature involontaire de Chriscylla. En un chant de désespoir, l’impure s’adresse pourtant aux cieux qui jamais ne l’entendent :

« Vite, que l’instant - extase succède à l’horreur ! »

Pathétique prière, à qui ? Pour qui ? Pour elle qui prend des vies ?
Il y a si longtemps qu’ont germé en elle les graines de ce Mal antique qu’il croît et se renforce à chaque exécution comme une lèpre avide, animale et indomptable.

Pour ne pas vieillir
Pour ne pas mourir

Au terme de la danse éternelle des amoureux de l’ombre, à la lueur de l’astre mère, Chriscylla dévoile enfin ses dents, perles d’ivoire que jamais elle ne montre, pour les enfoncer dans le fin réseau bleu qui palpite à la gorge figée de son amant rompu dont elle veut oublier le nom. De larmes d’extase et de rage mêlées, elle se délecte alors de la saveur métallique du sang.

Sa sève, sa plaie originelle,
La vie coule à nouveau en elle,
Vide divin, toute peur enfuie,
Pour elle comme pour lui,
Le doux venin de l’oubli.

Ligeia

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L
BonsoirEt merci d'être allée dénicher ce premier texte. ça me fait très plaisir. J'espère que ce premier lien inaugure de nombreux échanges. Ligeia
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D
mercimerci de ta visite! vos textes sont extras! on voit que je suis partie en scientifique!!! lol j'essaie de structurer mes textes, faire des effets de repétitions etc... pas autant de vocabulaire que vous et surement beaucoup plus de temps aussi pour les écrire. (beaucoup de brouillons) à bientot. la fée des vens du large...
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