Poings de suspension
« Il suffit à un point d’en ajouter deux autres pour que le final devienne suspensif. Et que l’espoir renaisse. » (Erik Orsenna)
Ces petits points comme des souffles, pauses mystérieuses, ouvertures aux non-dits entre des lignes d’aveux ou de confidences, délicats sous-entendus, j’avais pris l’habitude de les disséminer au hasard de mes écrits avec tout le poids de leurs silences… Points d’orgue suspendus, rivets crochetés aux longs fils dévidés de nos imaginations.
A l’exemple de ces rêveries pianotées et offertes :
« J’ai envie que tu ramasses, gourmand comme un oiseau-lyre, ces petits points d’hésitation et de mystère, miettes de moi que je sème en Petit Poucet effronté… que tu les savoures…
Que tu viennes t’étendre contre ma bouche qui perd sa syntaxe… »
Je les ai maniés à l’envi, à l’amour, à l’angoisse, au secret partiellement dévoilé comme on entrouvre un peu la fenêtre de son âme quand les mots ont juste caressé les premiers pas vers la clef des sens.
Ils sont ce qui ne se dit pas.
Et puis mon encre a pâli. Le grand métronome qui me frappe aujourd’hui, implacable, va-et-vient entre deux points, stigmates fichés béants aux grandes ailes d’un papillon captif du Temps qui n’avance plus.
Deux points comme l’Avant et l’Après, le bonheur et l’éveil, l’insouciance et la souffrance.
Je revois ces trois points crayonnés sournoisement, à peine visibles.
Ces trois points prêts à être gommés, osés en traître.
Ces trois points arrogants au milieu d’une page blanche, au verso de mots empruntés, eux aussi volés, des mots d’élevage en batterie imprimés en centaines de cartes postales.
Ces trois points qui ne ponctuent rien, que le vide de mots, l’absence de verbes, le peu d’éloquence, le néant médiocre d’aveux impossibles. La lâcheté. Le poison de l’envie qui veut s’infiltrer sans dire son nom.
Pas même un mot, une initiale qui s’affirme. Non, juste une suspension qui ose l’espoir après le soi-disant point final. L’espoir de s’imposer dans l’esprit, dans les souvenirs à venir comme une vague nauséeuse.
Ces trois pauvres points de traîtrise ne me quitteront pas même s’ils ne m’étaient pas destinés.
Ils enfoncent trois clous dans mon cœur pétri de détermination.
Ce sont désormais mes trois poings de suspension.
De l’attente patiente impatiente qui m’anime du point du jour au poing serré qui vient clore mes mots chaque soir.
Du point de non-retour à la perspective du solde de tout compte.
Parce que l’infamie ne se ponctue pas en douce : elle se dévoile, s’étale dans la honte et des mots bien choisis. Pour brûler au soleil.
Parce qu’après avoir manié des points de suspension, hésitante, espérant, diluant le mystère, je ne sais que trop ce qu’ils veulent dire.
Et ils n’ont plus à violer ma bulle intime.
C’est moi qui mettrai le point final.
Et mes poings de suspension où je jugerai bon…
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