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FLEURS SELENES

Odyssée nocturne entre Eros et Thanatos

Je ne vous dirai pas

Publié le 12 Avril 2026 par ligeia77

"Je fais ce que je peux. Avec mes silences et le reste. Avec mes peurs de bête. Avec mes cris d'enfant qui ne débordent plus. Je fais ce que je peux. Dans ce petit bain de cruauté et de lumière. Dans les éclats de sucre et de mensonge. Dans la délicatesse. Dans la violence du temps qui piétine nos rêves. Dans nos petits pataugements précieux. Un matin après l'autre. Un oubli après l'autre. Un mot sur le suivant. Je fais comme tout le monde. Avec le ciel et sans les dieux". (Thomas Vinau)

- Maman, pourquoi tu restes à la maison le week-end ?
- J’ai beaucoup de choses à faire ici pour pouvoir vendre cette maison.

Je ne vous dirai pas que je n’ai envie de rien et surtout pas de voir du monde, de faire l’effort de faire semblant.
Que cela me demande une énergie et une capacité de dissimulation que je n’ai plus.
Que me retrouver dans une situation ou une ambiance agréable me déchire justement car je ne peux plus l’apprécier comme avant. Parce que j’ai changé. Parce que ce drame m’a arraché toute ma capacité à m’émerveiller, à espérer, à accueillir, à profiter. Chaque joli moment vient me narguer de son contrepoint : « tu ne seras plus jamais tranquille, tu ne seras plus jamais en paix, tu ne seras plus jamais heureuse ni sûre de rien »

- Maman, pourquoi tu as enlevé tous les calendriers de la maison ?
- C’est le temps qui passe qui me fait peur et me rend un peu triste. Comme les miroirs.

Je ne vous dirai pas que chaque date de ce printemps maudit attire mon regard et me liquéfie de l’intérieur. Que calculer la succession des jours depuis ma chute m’enfonce inexorablement, que je ne supporte plus de lire les chiffres pairs, le delta entre deux dates maudites, les saints du mois de mars… que le temps s’est arrêté il y a deux ans et me rejoue un jour, une nuit sans fin.

- Maman, pourquoi tu ne fais plus d’albums photos ?
- J’ai un peu la flemme et puis j’ai tout dans mon ordi.

Je ne vous dirai pas que je ne prends plus de photos car vous êtes bien plus beaux sans moi et que vos regards pétillants et vos sourires me renvoient juste à leur absence chez moi.
Que je ne supporte plus de croiser mon reflet et que mon visage tout entier s’est figé dans la douleur, témoignage irréversible du trauma que d’autres ont provoqué.
Que mon téléphone ne contient plus qu’une longue succession de phrases, d’images sombres et de captures d’écran. La vie l’a déserté.

- Maman, pourquoi tu ne souris jamais ?
- Je suis juste un peu fatiguée par mon travail et toutes ces choses à faire.

Je ne vous dirai pas que je ne sais plus sourire.
Qu’un sourire forcé ressemble à une grimace. Et que ça ne vient pas tout seul.
Que des lâches et des traîtres ont arraché mon sourire et m’ont laissé cette coquille vide à la place d’un cœur qui ne frémit que de colère et de tristesse.
Je ne vous dirai pas que j’ai tout gardé en moi, aussi clair et limpide qu’un événement du jour et que je suis dissociée, jouant indéfiniment derrière mes yeux dans le vague la succession des émotions et des faits.
Le tableau clinique d’un crime dont je suis la survivante. A tout jamais torturée.
Descendue du train en marche. Les plus belles années de ma vie derrière moi.
Je ne vous dirai pas tout cela maintenant car je veux préserver votre énergie, votre jeunesse, vos espoirs.
Je vous regarde vivre en essayant de vous abîmer le moins possible.
Résignée à me taire car ce sont mes choix de vie, mes erreurs, mes rêves avortés. Et non les vôtres.

En revanche, même si je ne dirai pas aux enfants que vous êtes par quoi je suis passée et ce qui me déchire encore, sachez que je garde tout pour les adultes que vous serez.
Aux adultes qui se dessinent, je ne cacherai rien. Ce serait une injustice de plus que de vous mentir et de devenir à vos yeux la coupable d’une vie gâchée : la mère triste et sombre, dépressive, atrabilaire.
Vous saurez un jour.
Vous verrez que ce père idéal, solaire, généreux, aimant, humain n’était pas la belle personne qu’il se plaisait à afficher.
Vous comprendrez que, comme beaucoup de familles vendant leur « vie de rêve » pour se persuader elles-mêmes qu’elles sont heureuses et dignes de l’être, tout cela n’était que factice et ne venait que renforcer un ego fragile.
Vous saurez un jour.
Parce que construire vos relations futures vous demandera de l’intuition, de la perspicacité, de la lucidité et de la méfiance.
Vous saurez que l’ennemi est parfois dans son propre camp. Que la perversité et l’égoïsme ne sont que l’expression d’une incapacité absolue à aimer. Qu’à vouloir briller dans tous les regards, on n’a que l’éclat d’un produit bon marché qui n’a rien d’authentique.
Vous saurez si je ne suis plus là pour vous le dire que j’ai tout consigné : chaque jour de trahison, chaque fait, soigneusement exposé, disséqué, analysé, documenté en preuves, en images, en mots imprimés, datés.
Non, je n’ai plus fait d’album photos puisque mon foyer a explosé, que le mot « faux » surgit devant mes yeux à chaque prise de vue et qu’il vous appartiendra de bâtir la vôtre désormais. Mais cet album-là, celui des deux dernières années, il existe, il a pris toute mon énergie, celle du désespoir. Il dort près de mon lit.
Ce n’est pas ce que je souhaitais vous laisser, non. C’est moche, mais c’est vrai au moins. C’est juste un immense gâchis qui me tire encore des larmes ce matin. Ce n’est pas ce que je souhaitais laisser derrière moi. Mais c’est ma réalité. C’est la clef. Vous comprendrez pourquoi je suis devenue ainsi et si cela est possible, vous m’en voudrez un peu moins.

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