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Il y a des jours où tout semble s’effondrer.
Où le poids de ce qui a été et de ce qui n’est plus écrase chaque parcelle d’espoir.
Ces jours-là, je me regarde dans le miroir et je vois une femme fatiguée, désespérée, vidée, abîmée.
Fatiguée de porter, fatiguée de donner, fatiguée de chercher des réponses qui ne viennent pas si on ne va pas les chercher à grands coups de pioche. Crucifiée de plaies encore si vivaces qu'elles saignent à chaque vérité découverte, insupportable. Je meurs à petit feu... Je le sens. J'alterne entre le chagrin qui me coupe le souffle et me fait m'effondrer au sol, crier sans bruit, giflée de mes propres larmes ET l'euphorie belliqueuse du règlement, de l'ordre rétabli, de la lumière rassurante de la justice, la volonté de revenir plus forte grâce à ma seule ténacité.
L’Ennemi, le vrai, je l’ai tenu dans mes bras. Je l’ai aimé. De tout mon être.
Le monstre n’est pas toujours celui qu’on croit.
Que cette vérité-là est douloureuse...
Pourtant, je ne suis pas adepte de perfection au fond. Ça s’appelle la maturité il paraît. J’aime les failles avouées, les blessures évitées, l’impulsivité retenue par précaution, par empathie, les défauts dont on a conscience et qu’on essaie malgré tout de corriger, par amour pour l’autre.
J'aime les gens qui savent demander pardon. Mais je préfère ceux qui n'ont pas à le faire.
Parce qu’à trop pardonner, on en vient se nier soi et à donner à l’autre un réflexe pervers : « si elle a pu pardonner, elle m’aime assez pour pardonner encore. Et encore. » Et je sais que je ne pardonnerai pas deux fois. Au risque de me perdre moi.
Pour moi, donner une deuxième chance à quelqu'un qui m'a trahi, c'est comme donner une deuxième balle à quelqu'un qui m'a manqué. Lui glisser l’arme dans la main en lui disant « tiens, elle est chargée mais tu as dit que tu n’appuierais plus. »
La confiance est un état évident dont on ne pesait pas l’importance dans notre vie d’avant. Elle était là, simplement, implicite.
Alors que c’est avant tout un don fragile. Quand on l'accorde à quelqu'un, on éprouve à tort un sentiment de grande liberté et une sérénité qui touche au sublime. C'est un chemin en pleine lumière qui s'étend sous nos pas. On n'en a parfois même pas conscience tellement la confiance est une force positive qui nous galvanise et nous rend meilleur. Tant elle apporte la paix.
Mais quand cette confiance est trahie, c'est ce chemin qui s'effondre. Chaque nouveau jour nous plonge dans le brouillard inquiétant de l'insécurité et nous marchons désormais chargé de fardeaux, affaibli de poisons comme la crainte, le doute, et pire que le désespoir : le désenchantement. Une seule certitude demeure : on ne sera plus jamais tranquille. Le poids de l’irréversible.
Pourquoi simplement « revivre » n’est plus possible ? « Tourner la page » ?
Parce que mon esprit tout entier est focalisé sur mon châtiment : ne plus jamais être sûre de rien.
Parce que cette vie parallèle n’était possible que dans une confiance absolue et partagée, une loyauté, un respect mutuel, la certitude de sentiments bien solides et réciproques.
Je mords la poussière. Chaque jour, chaque soir. Je me demande à quoi bon traîner mon cœur brisé alors que la vie de tous continue au soleil. Surtout celle des traîtres.
Je bascule dans des craintes irraisonnées, des scénarios atroces où une voix pourtant si familière me déchire encore. Où ce regard si rassurant qui ne me renvoyait que du bonheur et un amour inconditionnel s’obscurcit et se détourne. Honteux.
C’est mon cauchemar de chaque nuit.
Et chaque « je t’aime » résonne désormais comme une insulte. Je détourne mes yeux et mes oreilles du bonheur affiché des autres. Il me révulse. Combien de sentiments sincères sont trahis et salis chaque jour ?
L'amour devient un mot banal quand on croit le posséder pour toujours.
Il devient un simple contrat social quand on ne le chérit plus comme un trésor.
Il devient une contrainte quand la satisfaction de l'ego le supplante.
Mais l'amour perdure tant que l'on veille sur lui, sincèrement, je le crois.
Et on veille sur lui tant que notre cœur est aimant, conscient de la fragilité de tout. Chacun de nous.
Je préférerai toujours la douleur franche de la solitude à une pâle comédie de restes d'amour.
Alors, "nous sommes en Enfer" depuis ? Quel cynisme : se rappeler juste QUI nous y a plongés…
Moi, je sais ce que c’est. Ne pas pouvoir débrancher son cerveau ne serait-ce qu'une heure, les nuits blanches, les jours sombres, aucune minute de répit sans qu'un mot, une date, une image, un lieu, une allusion ne viennent me rappeler tout ça. Vivre dans tous les lieux familiers où le pire s’est infiltré. Ne plus répondre aux gens, au téléphone, aux autres qui me demandent si ça va, éviter les discussions artificielles, les contacts, la lumière du dehors, baisser les yeux, ne plus rien vouloir entendre ni voir, dormir et s’éveiller les dents serrées à éclater sa mâchoire, vouloir se rendormir tout de suite… Alors que la honte devrait changer de camp.
Il y a des moments où la peine, le désespoir et la colère sont trop forts pour entendre les phrases toutes faites des autres, où les sentiments d'injustice et d'incohérence sont si puissants que tous les fondements de notre vie semblent remis en cause. Et le reste du temps, ce n’est pas mieux. C’est juste une vie de robot où la douleur et le sentiment d’irréparable reste fiché comme une épine dans le cœur, irritante, indélogeable. Permanente, sourde, latente.
Parce que je ne méritais pas ça, pas après ce que j'ai déjà vécu et surtout pas venant de celui qui savait tout cela et qui m'avait promis de ne jamais me faire de mal.
A la légère. Comme tout ce qu’il fait.
C’est une question d’honnêteté émotionnelle à avoir ou pas.
C'est cela qui, une fois brisé, ne revient pas comme ça.
Quand le doute s'est immiscé de manière irréversible sur tout ce qu’on a construit, les belles promesses deviennent des paroles de manipulation, les cadeaux des remords… ça salit tout. Le passé comme le présent.
En attendant, me voilà rendue à presser mon cœur vide pour en extraire des mots et comprendre sans oublier.
Aujourd’hui, pour une fois, je ne veux pas analyser l’autre, les autres. Je veux parler de moi : celle qui évite les miroirs.
Pas pour me juger, pas pour me demander d’en faire plus, mais pour me rappeler une chose essentielle : Je suis là. Et je suis quelqu’un de bien. Pas eux.
Malgré tout, je vis encore et je n'ai pas le droit de renoncer à ce cadeau, même si j’ai pensé mourir, rien que pour le souvenir de ceux qui ne sont plus là et les tout petits, ceux qu'on a mis au monde et à qui on doit tout, ne serait-ce que d'être des parents heureux.
On m’a volé ça.
On leur a volé ça à eux aussi.
Des parents heureux.
C'est terminé. Mes enfants le voient et le subissent aussi ce regard éteint, ce visage de cire, cette lassitude de tout. J'en suis consciente. Et je n'y peux rien changer.
C'est moi qui ai changé. Ce trauma m'a changée. Pour toujours.
Ce sentiment d’avoir échoué là aussi ne me quitte pas. Que ces ruines autour de moi sont le reflet de ce que je n'ai pas su faire, pas su dire, pas su sauver. Il faut que j'accepte cette vérité : ce que je vois comme des échecs sont des leçons. Des leçons sur ce que je mérite, sur ce que je suis prête à accepter, et sur ce que je ne veux plus jamais vivre.
Je ne veux plus jamais vivre ça. Même si je me remets sur mes deux jambes un jour prochain, même si j'arrête de trembler, même si mon visage accepte à nouveau de sourire. Plus jamais ça.
Je me sens seule. Tout le temps. Même lorsque j’arrive à revêtir mon « masque social ».
Je me demande juste ce qu’il nous est encore permis de choisir dans nos vies quand l’histoire semble se répéter. Quand le monstre surgit dans son propre camp, son refuge, et vient nous surprendre alors qu’on était sans arme.
Alors aujourd’hui, je veux me promettre une chose : ne plus chercher à tout réparer. Ne plus m’oublier pour les autres. Et surtout, ne plus croire que mon existence doit être justifiée par ce que je dois faire ou par ce que les autres me renvoient. Je mérite la loyauté et le respect. Les choses ne changeront peut-être pas du jour au lendemain. Mais je mérite aussi de poser un premier pas. Un pas surtout pour moi. Pas pour combler un vide. Pas pour sauver une situation parce qu'elle est familière et "confortable". Mais pour me rappeler que je suis vivante, que je suis précieuse, et que ma lumière, même vacillante, peut briller à nouveau. Pas rallumée par celle d’un autre mais juste parce qu’on m'a fait trop de mal pour rallumer seul cette flamme d'estime.
Et puis, le bourreau ne peut pas rendre la vie. Il est éteint. Toxique.
La rédemption, s’il la cherche, c’est vouloir faire ses preuves. Pas pour l’autre mais pour soi : pour se respecter vraiment, pour se connaître, pour enfin devenir l'homme qu’il croyait être. Pour arriver à se regarder en face. A comprendre que c’est se rabaisser que de mentir, tricher, trahir… ça relève du respect pour l’autre mais aussi du respect envers soi-même et du karma. Pouvoir être fier de ce qu'on est et n'avoir à rougir de rien face au regard de ses enfants un jour. Parce que leur transmettre des valeurs, c'est aussi les incarner. Pas face au monde mais d’abord face à soi-même.
Je me sens seule, tout le temps oui, mais je ne suis pas seule. Je ne suis pas une erreur. Je ne suis pas qu'une femme brisée. Je suis la somme des espoirs et des rêves de ceux qui m'ont aimée et qui sont partis, je porte leur flamme en moi, je voudrais qu'ils soient fiers de moi par-delà les barrières du Temps. Je suis quelqu'un de bien qui a toujours su ce qu’elle faisait et ce qu’elle voulait.
Et face à moi, je n’ai plus qu’une ébauche d’homme, un chapitre en pleine écriture qui s'est éloigné de moi.
Quelqu’un qui ne me mérite pas.
Même si j’ai pensé pendant des années que je n’étais pas aimée par mes parents à cause de moi-même, je sais que c’était faux, ils étaient des enfants qui ont eu des enfants, voilà tout. Sans conscience, sans recul, sans projet, sans dignité, sans principes. Et aujourd’hui, lui, il m’apparait comme eux. Égoïste, creux et lâche.
Parce qu’il n'a pas saisi, ou il a oublié, ce qu'aimer signifiait vraiment.
Et un jour, il relira ces mots et il verra le chemin parcouru.
A mes côtés ou pas. Un pas après l'autre.
Avec courage et humilité s’il sait enfin ce que ça veut dire.
Je veux juste finir sur la chose suivante : je n'oublierai jamais.
Parce que si tout cela doit nous rendre meilleurs, il ne faut pas oublier justement.
Et puis surtout, lorsque je me dis les larmes aux yeux chaque matin "ni pardon, ni oubli", c'est parce que je n’ai pas pardonné. Il y a trop à pardonner. Et personne ne le mérite aujourd’hui.
Même pas moi : impardonnable d’avoir été aussi aveugle, intransigeante, compréhensive et fidèle à mes valeurs.
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